L’Observatoire a été informé de l’obstruction à la liberté de circulation de quatre membres de la Ligue tchadienne des droits de l’Homme (LTDH), à savoir Mme Teresa Boyalngar, chargée des activités socio-économiques, et MM. Lamtouin Lagasso, chargé des programmes, Djasrabe Weilengar, gestionnaire, et Madjingue Djimtoingar, le chauffeur de l’organisation. La LTDH est une organisation non gouvernementale de défense et de promotion des droits humains, œuvrant pour la bonne gouvernance au Tchad, en Afrique et dans le monde. La LTDH est membre de la FIDH et de l’OMCT.
Le 6 novembre 2025 à 12h, alors qu’ils s’étaient rendus présenter leurs « civilités » au Délégué général du gouvernement auprès de la province du Lac, le général Saleh Tidjani Hagar, ce dernier a qualifié la LTDH « d’ONG infiltrée » et ses représentant·es d’« espions », avant de leur « interdire de quitter la ville de Bol tant que les premiers responsables de l’organisation ne se présente[raie]nt pas ». Aucun responsable de la LTDH ne s’étant déplacé à la date de publication de cette alerte urgente, les quatre défenseur·es sont toujours retenu·es de façon illégale et arbitraire au sein de leur auberge, malgré l’alerte donnée aux autorités judiciaires. Cette interdiction de quitter leur auberge intervient en violation évidente du droit à la liberté d’association, de réunion, et à la libre circulation des personnes, pourtant reconnus à l’article 28 de la Constitution tchadienne et respectivement aux articles 22, 21 et 12 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques et aux articles 10, 11 et 12 de la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples, auxquels le Tchad est partie.
Les quatre membres de la LTDH étaient parti·es le 29 octobre 2025 au nord de N’Djamena, la capitale, en mission dans la province du Lac, pour réaliser des activités dans six localités, à savoir Kouloudia, Doum-doum, N’gouri, Bol, Baga-Sola et Liwa jusqu’au 15 novembre 2025. Leurs activités s’inscrivaient dans le cadre du projet « Prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent dans le Lac » de la LTDH, soutenu par le Fonds mondial pour l’engagement de la communauté et la résilience (GCERF), un fonds suisse créé à Genève en 2014 pour soutenir des ONG à travers le monde. Après avoir mis en œuvre les activités escomptées à Doum-doum, Kouloudia et N’gouri, l’équipe de la LTDH était arrivée à Bol le 5 novembre 2025.
L’Observatoire note que le général Saleh Tidjani Hagar était précédemment directeur général des renseignements généraux et des investigations, avant de prendre les fonctions de Délégué général du gouvernement auprès de la province du Lac le 27 mars 2024, deux services qui sont régulièrement pointés du doigt dans plusieurs actes de violations des droits humains, notamment des séquestrations et tortures.
L’Observatoire souligne que la LTDH est régulièrement visée par des attaques du régime tchadien depuis plusieurs années. Cette surveillance s’est particulièrement accrue après la répression violente des manifestations du jeudi 20 octobre 2022 contre la prolongation de la période de transition et le maintien au pouvoir de Mahamat Idriss Déby Itno. La LTDH et l’OMCT ont publié un rapport faisant état de « 218 personnes tuées et plusieurs centaines des blessé.es, 40 disparition forcées et au moins 1300 arrestations » lors de ce « jeudi noir », dont la loi d’amnistie générale consacre l’impunité des responsables de ces violations.
L’Observatoire rappelle que le 11 avril 2022, M. Baldal Oyamta, coordinateur national de la LTDH, avait échappé à une tentative d’assassinat à N’Djamena. En novembre 2020, en l’espace de deux semaines, il avait reçu 23 SMS de menaces liées à ses activités professionnelles en tant que défenseur des droits humains, et plus particulièrement à ces travaux sur l’accaparement des terres au Tchad. À la date de publication de cet appel urgent, aucune enquête n’a été ouverte sur ces menaces malgré un dépôt de plainte « contre X ».
L’Observatoire rappelle également que cette mesure s’inscrit dans une dynamique plus large de répression et de criminalisation de la société civile et de toute voix dissidente qui prévaut depuis plusieurs années au Tchad. Depuis l’accession au pouvoir par un coup d’État de Mahamat Idriss Déby, et malgré le retour à l’ordre constitutionnel en mai 2024 après une période de transition, l’espace civique n’a cessé de se rétrécir, notamment à travers la multiplication de poursuites-bâillon, la surveillance accrue de la société civile, et désormais les déchéances de nationalité. L’Observatoire avait par ailleurs, dans son rapport intitulé « Espace civique et défenseur·es des droits humains au Sahel : convergence régionale des pratiques de répression » publié en février 2025, mis en évidence la mise en place par le régime tchadien au cours de ces dernières années, de techniques de répression telle que l’utilisation généralisée des arrestations et détentions arbitraires, afin de réduire au silence toute voix dissidente.
La révision constitutionnelle adoptée le 3 octobre 2025 par le parlement tchadien dont la loi constitutionnelle a été promulguée le 8 octobre 2025 par le Président tchadien, a consisté à instaurer un septennat (précédemment quinquennat) et à supprimer le verrou de la limitation du nombre de mandats présidentiels donnant à Mahamat Idriss Déby Itno la possibilité d’être Président à vie. Les organisations de la société civile et les défenseur·es des droits qui se sont publiquement opposé·es à cette révision ont fait l’objet d’une campagne de représailles. En 2022, le Comité des Nations unies contre la torture avait pourtant exhorté le Tchad à protéger effectivement les défenseur·es des droits humains, opposant·es, société civile et journalistes contre toute intimidation, violence, privation arbitraire de liberté, poursuites abusives, torture, disparitions forcées et exécutions extrajudiciaires liées à leurs activités.
L’Observatoire condamne fermement cette obstruction à la liberté de circulation de Mme Teresa Boyalngar et MM. Lamtouin Lagasso, Djasrabe Weilengar et Madjingue Djimtoingar, qui ne semble viser qu’à les punir pour l’exercice légitime de leurs activités de défense des droits humains.
L’Observatoire appelle les autorités tchadiennes à immédiatement rétablir la liberté de circulation des quatre membres de la LTDH, et à mettre un terme à toute pratique de représailles et de harcèlement, y compris judiciaire, à l’encontre des défenseur·es des droits humains dans le pays.
How You Can Help
L’Observatoire vous prie de bien vouloir écrire aux autorités tchadiennes en leur demandant de :
- Garantir en toutes circonstances l’intégrité physique et le bien-être psychologique de Mme Teresa Boyalngar et MM. Lamtouin Lagasso, Djasrabe Weilengar et Madjingue Djimtoingar, et de l’ensemble des défenseur·es des droits humains au Tchad ;
- Rétablir, immédiatement et inconditionnellement, la liberté de circulation de Mme Teresa Boyalngar et MM. Lamtouin Lagasso, Djasrabe Weilengar et Madjingue Djimtoingar, et l’ensemble des défenseur·es des droits humains arbitrairement détenu·es au Tchad ;
- Cesser de cibler les défenseur·es des droits humains et garantir en toutes circonstances qu’ils et elles puissent mener leurs activités légitimes en faveur des droits humains sans entraves ni crainte de représailles ;
- Adopter une loi portant protection des défenseur·es des droits humains au Tchad.
Addresses
- S.E. Mahamat Idriss Déby Itno, Président de la République, Email : contact@presidence.td, X : @GmahamatIdi
- M. Allamaye Halina, Premier Ministre, X : @AllamayeHalina
- M. Youssouf Tom, Garde des Sceaux, Ministre de la Justice chargé des Droits humains, Email : youssouftom260@yahoo.fr, Tél +235 66234839
- Gen. Ismaël Souleymane Lony, Directeur général de l’Agence nationale de sécurité de l’État, Tél : +00 235 66 000121
- Mission permanente de la République du Tchad auprès du Royaume de Belgique, des Pays-Bas, du Grand-Duché de Luxembourg, du Royaume-Uni et Représentation permanente auprès de l’Union européenne et du Groupe Afrique Caraïbes et Pacifique, Belgique, Email : contact@ambassadedutchad.be
- S.E. Bachar Brahim Adoum, Ambassadeur, Représentant permanent du Tchad auprès des Nations unies à Genève, Email : info@missiontchad-geneve.ch
Prière d’écrire également aux représentations diplomatiques du Tchad dans vos pays respectifs.

